"A en perdre le nord"

«Vous êtes ici!», semble indiquer un Rafael Springer épuisé, en véritable stakhanoviste, sur sa monumentale carte, labyrinthe inextricable.
EXPOSITION Rafael Springer s'est amusé à jouer au cartographe déséquilibré avec ses nouvelles créations. Sortez le GPS, il y a de quoi s'égarer!
C'est au siège de la Dexia-BIL que l'artiste dévoile, depuis déjà un mois, sa nouvelle exposition monographique. Avec lui, images satellites et plans deviennent artificiels. On reste dans le décalage avec ses collages tout en verticalité. Détruire pour mieux reconstruire, voilà son postulat! / De notre journaliste Grégory Cimatti
Rafael Springer est un facétieux. Ou comment justifier un pareil titre d'exposition- «Le vide dans le cercle de la corde à sauter». Sur la couverture du catalogue (signée David Russon), l'homme occupe l'espace, sombre, Ray-Ban sur le nez, à l'intérieur dudit cercle. Ironique, il sait l'être avec sa propre personne, mais l'artiste est un équilibriste, avançant sur un mince fil, entre désinvolture et rigueur. Il sait jouer avec les formules et l'image, adorant tromper son monde, le désorienter. Et là, on est dans le vif du sujet...
Cela fait déjà quelque temps que le pensionnaire de la Schlaïfmillen s'est transformé en corrupteur, avec ses cartographies imposantes et ses œuvres de collages recomposées. Il aime à réinventer le monde qui l'entoure au quotidien, et «son» Luxembourg, sujet de toutes les folies. Il y va donc sans hésiter, aiguisant le cutter pour mettre en lambeaux cartes routières et images satellites. Les mettre sens dessus dessous. Leur enlever l'essence principale, l'élément central: l'orientation.
Dans sa série «TMSIDNWTA» («Too Many Stories I Do Not Wanna Talk About)», il fait de même avec les œuvres d'autres artistes grand-ducaux, bercés par la peinture contemporaine (notamment Jean-Marie Biwer et Fernand Bertemes). Il en dégage de longues bandes très fines, d'une largeur égale, qu'il recompose à son gré, selon une rythmique visuelle particulière. Cette réappropriation- dans une technique nommée cut-up- n'est ni un hommage, ni une caricature. Elle suit simplement les tendances d'un homme qui aime détruire pour mieux reconstruire, et se laisser perdre dans une vague d'images.
Car ici, il est bien question de saturation, excès picturaux, dans une lutte contre le néant. Une sorte de surcharge comblant une peur chronique du vide. Une obsession- dans une approche iconoclaste du all-over- qui s'observe bien dans son altération cartographique, qui, pour cette exposition, prend deux formes bien distinctes.
Accumulation et oblitération
La première consiste en un principe d'accumulation de pièces. L'artiste recoupe et recolle une masse d'originaux topographiques sur un même support. Le résultat est plutôt saisissant, pour de monumentales œuvres dans lesquelles il vaut mieux éviter de se perdre. Car l'aspect inspire aussi bien la familiarité que l'étrangeté.
En effet, Rafael Springer sème un vent de chaos sur un monde de justesse, de précision, de maîtrise calculée. Il brouille les cartes, s'éclate à créer des labyrinthes confus, face auxquels n'importe quel GPS serait affolé. Lignes directrices coupées, rythmes cassés, on ne sait plus quelle direction prendre. Et seules les limites de la toile contiennent cette surabondance, qui semble vouloir s'étendre à l'infini.
L'autre procédé qu'emploie l'homme dans ses interprétations subjectives de la géographie urbaine est celui de l'oblitération par la matière picturale. Là, contrairement à l'autre technique, il conserve la cartographie existante, sur laquelle il y applique une peinture, directement à la seringue. Suivant scrupuleusement les tracés et les lignes d'origine, ces plans de villes européennes sont garnis d'une pâte onctueuse, un tracé pâteux de couleurs saturées recouvrant les contours.
Assortis de cette épaisse couche bigarrée, Luxembourg et ses quartiers, Hanovre, Amsterdam et certaines villes de Slovaquie finissent par apparaître comme un gros gâteau crémeux. Il y a ce côté pâte à modeler, riche et doucereux, qui transforme l'outil du plan de la ville en un objet désirable. On a envie de toucher, voire de croquer à pleines dents dans cette peinture à la sensualité particulière. Là aussi, tout déborde joyeusement, comme si les teintes voulaient s'échapper de l'ensemble. Un nouvel exemple que Rafael Springer sait apprivoiser le vide.
Galerie l'Indépendance - Luxembourg.
Jusqu'au 8 janvier 2010.